27 novembre 2006

La Valse décomposée ...

La valse viennoise est un art subtil et complexe. Les constants changements de rythmes et de couleurs doivent naître naturellement, rester langoureux sans devenir mièvres, surprendre sans être agressifs. Dans les galeries des glaces, sous les lustres scintillant de mille pampilles, des Sissi d'opérette tournoient entre les bras de bellâtres officiers à la blonde moustache. Devant le kiosque du jardin public, un colonel en retraite, le nez fendu d'une glorieuse balafre, souvenir d'un éclat d'obus reçu à la bataille de Sedan, présente ses hommages à une opulente sous-préfète. Un barbon concupiscent offre des dragées à une fausse ingénue. Les actions armoriées des compagnies minières dorment dans l'acier et le secret des grandes compagnies bancaires. La valse viennoise nous renvoie en technicolor le cliché d'une bourgeoisie satisfaite, suffisante, heureuse et sans état d'âme - montres à gousset et bedons rebondis. Dans un Dysniailand un peu écoeurant de stuc et de carton-pâte, décor où le Danube est trop bleu, les Bonbons trop viennois et la Polka trop champagne - carte postale en trompe-l'oeil qui nous exhibe aristocrates de pacotille, bourgeois prospères et nécessiteux honnêtes (pas de misère ici, mais d'humbles travailleurs, modestes, croyants et vertueux, méritants et propres sur eux) - le coup de révolver de l'étudiant Princip touchera au coeur la valse de Vienne et sonnera trivialement l'entrée fracassante du vieux monde dans le 20ème siècle.

Mahler, déjà, avait montré des velléités de triturer
ces viennoiseries, de les malaxer, de les décortiquer. Ravel achèvera le sale boulot. Lui qui en 1916, libéré de la gadoue des tranchées, écrivait encore sereinement "Mon ami-z-il est à la guerre" laissera s'envoler dès 1917 ses Oiseaux de Paradis et brisera sans appel le cristal de la Valse. Dans une galerie des glaces devenue galerie dégueulasse, il nous fera assister impuissants aux gesticulations tragi-comiques de grotesques, inquiétants et dérisoires pantins tournant inutilement au milieu des lambris en lambeaux d'un monde en décomposition...

1 commentaire:

sylvaine vaucher a dit…

Je vous ai trouvé en écoutant emma shapplin...bravo pour la richesse du blogue...et sa musique...